Le Temple de la musique éternelle

Nous voici au seuil du lieu sacré où vibrent les accords auto-générés de la musique éternelle. Rien n'est écrit : les sons arrivent à chaque instant et emplissent le temple, recueillis par quatre capteurs. La non-participation humaine à l'exécution de l'œuvre est l'essence de la musique cathartique, qui vise au dépouillement et à la transcendance.

La mouvance cathartique.

C'est justement la nécessité — ou la tentation — de la transcendance qui a ramené, ces dernières années, certains artistes au concept antique de la Τέχνη Καθαρτική, l'art cathartique, l'art de « la création pure ». Selon cette doctrine, l'Opus magnum est par nature parthénogénétique. L'exemple par excellence est la rédaction des livres sacrés ou inspirés. Il s'agit donc d'établir les conditions optimales permettant au Tout-Autre de s'exprimer. C'est tout l'objet des recherches d'artistes — mais peut-on encore parler d'artistes ? — comme David Ellis et son fameux Profator, La Monte Young, Alzon, Manouna Orti...

Les deux principes fondamentaux d'une œuvre cathartique sont :

— la non-participation humaine à la création et à l'exécution de l'œuvre,

— le caractère intemporel, ou éternel, de l'œuvre.

C'est ce qui explique la construction de générateurs aléatoires, de machines à mouvements non synchronisés ou l'utilisation des décimales de nombres transcendants, comme e ou π, si prisés dans la mouvance cathartique.

Voici ce que La Monte Young déclarait déjà, à cette époque : « By 1962, I had formulated the concept of a Dream House in which a work would be played continuously and ultimately exist in time as a living organism with a life and tradition of its own. [...] In august 1963, Marian Zazeela and I moved in to a loft on Church Street in New York, which became our first model Dream House... »

On se souvient de l'entretien que nous eûmes jadis avec Manouna Orti sur ce sujet : « Comment et quand tout a-t-il commencé pour vous ? — Trois ans après la disparition d'Alzon, j'ai repris l'exploration de Lepsos, commencée avec lui, à la recherche des sanctuaires cathartiques. Cette île étonnante a le privilège d'être totalement ignorée du monde et d'abriter des sanctuaires cathartiques depuis l'Antiquité. J'ai réussi à en déceler deux. Et ce n'est sans doute pas terminé ! Je devine que l'île doit en compter d'autres... Mais combien ? Il est plus que probable qu'ils demeurent ignorés, certainement dissimulés dans les endroits les moins accessibles de l'île. Un jour, la chance m'a souri : ayant quitté un sentier étroit pour m'engouffrer dans le cœur des montagnes, j'ai ainsi découvert un lac secret et, tout au bord, une petite plate-forme dallée. Non loin, enfouie sous une intense couverture végétale, je discerne puis dévoile une entrée discrète, marquée de quelques lettres grecques gravées sur la clef de voûte, très érodées. On devine mon émotion. Je pénètre dans le sanctuaire, j'écoute... Les lieux, creusés dans la roche, résonnent d'une texture sonore particulière. On pourrait dire... oui, vivante ! Pénétrer dans la vibration de ces lieux est une expérience troublante, surnaturelle. Ceux qui, comme moi, ont eu cette chance inestimable, savent que ces lieux sont une véritable énigme. D'où viennent leurs vibrations mystérieuses ? La pierre des parois a-t-elle un secret ? Des feuilles de papier, saupoudrées de sable fin et posées à même le sol rocheux, se couvrent de couronnes concentriques à l'image des vibrations du lieu. L'expérience est étonnante. Mon idée est de placer dans chaque sanctuaire mis à jour de discrets capteurs microphoniques... Les captures permettront d'analyser les timbres et textures sonores de chacun d'eux. Mais comment analyser l'effet sur l'esprit ? En pénétrant dans le sanctuaire, on se trouve plongé dans un état mental d'une vacuité et d'une réceptivité extraordinaire. Pour ma part, j'avais la sensation de me fondre dans un complexe environnement sonore d'une étonnante richesse de rythmes, de combinaisons harmoniques inattendues et, dans sa nature propre, dégagé de tous référents. Je ressens ce niveau de conscience comme la plénitude de l'être et de l'art. [...] Comment arriver à ce grand art ? [...] J'ai longtemps cru aux machines à hasard, mais, si perfectionnés soient-ils, les générateurs aléatoires, programmés par des cerveaux humains, sont encore analysables... »

Depuis, les explorateurs harmoniques ont découvert à Lepsos sept sanctuaires cathartiques, éparpillés sur l'île. Grâce aux capteurs qu'ils y déposent, on peut accéder à ces espaces cathartiques. Il suffit de pénétrer par cette porte.